Axés Bauer (Partie 2)

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Au Red Star sans doute plus qu’ailleurs, ces petites histoires rejoignent « l’Histoire avec sa grande hache », comme l’écrivait Georges Pérec, et font partie d’un patrimoine dont chacun d’entre eux se sent dépositaire. Comment ne pas rappeler, lorsque l’on aperçoit dans les travées du stade ce vieil homme connu de tous, supporter depuis 1937, rescapé des camps de la mort, que le Red Star a payé un lourd tribut à la lutte antifasciste et la Résistance ? Officiellement baptisé Stade de Paris, le stade audonien prend pour nom d’usage celui du docteur Bauer, résistant communiste fusillé au Mont Valérien. Sur ce monticule aux portes de Paris, de nombreux résistants communistes passeront l’arme à gauche, et parmi eux, l’Italien Rino Della Negra, joueur au Red Star le jour, résistant au sein du groupe Manouchian la nuit. Depuis, les générations de supporters se plaisent, comme un fil d’Ariane historique, à se transmettre la légende : les vestiaires de Bauer auraient servi à cacher des armes pour les résistants arméniens. « Paraît même que y’en aurait encore », nous glisse Darch’.

A Saint-Ouen, l’étoile rouge faiblit, comme partout ailleurs dans la banlieue parisienne. Les travées sont loin de ressembler à un congrès du PCF comme jadis. Malgré tout, tous se retrouvent encore dans la lutte antifasciste, comme en témoignent les vieux stickers, les banderoles, les chants et les journées d’actions qui rappellent que le rouge prédomine sur le noir.

« Tu viens souvent par le hasard des choses, mais tu sais pourquoi t’y restes. »

On commence à percevoir le ferment de leur passion, alors que l’Île-de-France n’a d’yeux que pour le Qatari-Saint-Germain et sa profusion de pétrodollars. Interrogés sur le parallèle avec le premier club de la région, ils refusent de cautionner cet amalgame un peu trop aisé : eux, c’est le Red Star, et ça n’a jamais été le PSG. Karim, enseignant, nous coupe avant même que la question ait eu le temps d’arriver à son terme : « Je supporte le Red Star parce que le Red Star… Point. » La fracture est autant historique que politique. Au milieu des Stella Artois et des Ricard pâlots, Guizmo, Darch’, Olivier, Sébastien, Karim, Charly et les autres, nous martèlent à l’unisson que le football paillettes, très peu pour eux. Si aujourd’hui, ils ne ressentent qu’indifférence pour les supporters de la porte d’Auteuil, à qui ils laissent bien volontiers leurs stars, ils ont parfois vécu une opposition mouvementée avec les plus radicaux des kops d’Auteuil et de Boulogne. En 1994-1995, quand le Red Star recevait l’OM en D2, les ultras du PSG, en mal de clasicos, venaient marauder aux abords de Bauer et arracher des morceaux de béton du stade pour les jeter sur les joueurs de l’OM. « Ouais, c’était bien », nous glisse Charly, bientôt quarante berges, avec un sourire malicieux qui en dit long sur les bastons entre ceux qui avaient le poing levé et ceux qui avaient le bras tendu.

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Leur choix du Red Star n’est pas par défaut, ou celui de l’esthète qui défend un football alternatif. C’est avant tout, pour les plus anciens d’entre eux, un héritage familial, comme pour Thierry obligé d’adhérer aux couleurs blanche et verte dès sa plus tendre enfance : « Je suis né en bas du stade, j’ai pas eu le choix. Dès que j’étais en âge de jouer au foot mon père m’a inscrit au Red Star. J’y ai joué jusqu’à 18 ans. Mais entre nous, si j’avais vu le jour en face du stade de la Route de Lorient ça aurait été pareil. Mais heureusement, j’ai eu la chance de naître à Bauer. J’ai ce stade et ce club dans la peau et quand t’es tombé dedans, tu peux plus en sortir. » Même son de cloche chez Darch’, introduit par son grand-père en 1994 alors qu’il était enfant, et qui est depuis resté fidèle au premier stade de sa vie.

A l’abri du star-system, encore loin des divisions qui amènent leur lot de supporters opportunistes, le club cultive une ambiance de proximité où la passion se transmet de génération en génération. Thierry, le vieux de la vieille, nous confesse tout émerveillé comment, à une époque, les supporters du Red Star tenaient à une vieille tradition : rapporter à Saint-Ouen un trophée lors de chaque déplacement. Le 10 mai 1981, alors que la France de gauche est en train de descendre dans les rues, le Red Star joue la montée en National à Arras et plie l’équipe nordiste trois-zéro. Ce jour-là, Thierry et ses potes marquent le coup et embarquent la plaquette du chiffre 3 utilisée par le préposé au tableau de score, pas encore électronique à cette époque ; depuis, le 3 trône fièrement dans un bar de supporters à trois pas de l’Olympic de Saint-Ouen. Quelques années plus tard, lors d’un déplacement à Caen, ils rapporteront du Stade de Venoix, l’ancêtre de d’Ornano, une plaque de rue prise au hasard : le nom inscrit dessus se révèlera être celui du grand-père de la femme du tenancier de l’Olympic.

Le Football Vrai : merguez et arbitres de touche

Debout sur le béton, au plus proche des grilles de sécurité, ces supporters chantent du début jusqu’à la fin, accompagnés par les agressions sonores – et insoutenables au bout de quatre-vingt dix minutes – de Flûte Man, un élégant Zaïrois un peu taiseux qui souffle fort dans sa flûte à bec sans même tenter de jouer une seule note, comme une sorte de vuvuzela humaine. Ouais, ici il n’y a pas de grosse caisse ni de capo.

Le spectacle est moins sur le pré que dans les tribunes, même si le Red Star va tranquillement plier un Épinal à des années-lumière du onze qui a dégommé les Lyonnais. Le tableau de score, qui domine la tribune fermée, affiche un étonnant 9-2 pendant la majeure partie de la rencontre. Dès le mitan du premier acte, une putain d’odeur de graillon commence à vous chatouiller les narines comme le chant des sirènes les oreilles des marins d’Ulysse. Luc, un membre éminent du collectif, nous refile le bon plan : assurer ses arrières et ne pas tarder à faire la queue à la buvette, le merguez-frites est une denrée rare même à Bauer. Relégués sur un bout de comptoir devant une guérite qui n’a plus connu le Cillit Bang depuis 2009, on assistera de loin au second but audonien car la mi-temps sera décalée de dix minutes pour un fait de jeu insolite : claqué, l’arbitre de touche devra laisser sa place à un dirigeant du Red Star, qui se trimballera le drapeau pendant quarante-cinq minutes. Il n’y a pas de quatrième arbitre en National.

C’est cette ambiance Panini qu’ils viennent retrouver toutes les quinzaines et qui les attache au stade : « Ce sont des potes qui m’ont fait découvrir Bauer, confie Joe. J’ai tout de suite apprécié l’atmosphère, l’ambiance, les gens. Je me suis vite senti chez moi. » La même curiosité a poussé Benjamin, supporter depuis moins de 2 ans, à passer par les grilles vertes de Bauer : « Alors que le club vient juste de monter en National, un ami me demande d’accompagner un de ses potes autrichiens, supporter d’une équipe de D2 dans la banlieue de Vienne. Le Parc des Princes ne l’intéressait pas et il souhaitait voir évoluer un plus petit club. Je connaissais l’existence et l’histoire du Red Star dans les grandes lignes et j’ai décidé de l’emmener à Bauer que j’avais moi-même jamais vu. Le Red Star a perdu 2-1, mais malgré tout, on avait picolé et on était content. Du coup tu ne peux pas résister à l’envie de revenir. »

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Sitôt après le match, Darch’ nous retrouve à l’extérieur. Pour tout ce petit monde, le temps est venu de continuer le combat car « cette année, c’est vraiment l’année charnière pour nous », rappelle-t-il. Pas de coups d’éclat en Coupe de France cette année, car le club s’est fait sortir dans les tours obscurs de qualification. Mais, fidèle à sa ligne constructive, le collectif veut « porter le débat devant le conseil municipal ». En effet, à l’horizon 2014 se profilent les élections municipales, où l’avenir de Bauer pourrait entrer en jeu. La faune politique locale est déjà là, comme l’adjoint PS aux sports, qui distribuait des tracts tout sourire à l’avant-match et tapait la discute avec le collectif. Récupération ? Ils s’en foutent.

Aujourd’hui plus que jamais, ils sentent que l’évolution du football leur est favorable, entre une défiance de plus en plus grande du public à l’égard des dérives du star-system et le changement de modèle qu’opère le football français avec l’arrivée des pétrodollars à Paris et Monaco. « Il y a un an, on se sentait seuls, confesse Guizmo. Mais aujourd’hui, il y a une vague qui défend le foot populaire tel qu’on veut le voir. On sent qu’on a de plus en plus de soutiens et que demain on sera en capacité de lever du monde. » Suffisamment pour remplir Bauer ?

Retrouvez la première partie de ce dossier sur alaculotte.com

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